Radioactivité et santé – L’obligation de subir donne le droit de savoir

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Annie Thébaud-Mony
Conférence-débat : “La science asservie”

Dans les discours politiques, la science est aujourd’hui de plus en plus convoquée pour énoncer des vérités incontestables. Pourtant, suite à de nombreux scandales sanitaires, un climat de suspicion s’est installé, creusant un fossé entre les chercheurs et les citoyens. Chacun est alors confronté à ces questions essentielles s’agissant de la santé : qui croire ? Que nous cache-t-on ? À qui profite la science ?

Ces questions sont au cœur de ce livre, qui analyse comment de nombreux chercheurs ont participé à un processus de confiscation de la science au service des intérêts privés de grands groupes industriels, souvent avec la complicité active de l’État. Ils ont ainsi contribué à instaurer l’hégémonie d’une « stratégie du doute » quant aux risques industriels (amiante, plomb, nucléaire, pesticides, etc.) et à leurs conséquences.
S’appuyant sur sa propre expérience professionnelle et sur celle d’Henri Pézerat, toxicologue connu pour son engagement scientifique et citoyen contre l’amiante, Annie Thébaud-Mony dénonce ici avec force le cynisme et l’impunité de ceux qui, délibérément, ont choisi la mort des autres pour leur plus grand profit. Ses révélations dressent un réquisitoire implacable, qui invite à résister à l’imposture scientifique et à mettre en synergie, en matière de santé publique, savoirs scientifiques et savoirs citoyens.

Annie Thébaud-Mony est sociologue, directrice de recherches honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), chercheuse associée au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers professionnels (GISCOP 93) à l’université Paris-13. Elle est aussi partie prenante ailleurs porte-parole de réseaux citoyens de lutte pour la santé contre les risques industriels. Elle est l’auteure de Travailler peut nuire gravement à votre santé (La Découverte/Poche 2008).

Philippe Billard
Nomades du nucléaire : «Nous n’avons qu’un seul droit, souffrir»

Philippe Billard, ancien sous-traitant du nucléaire, et porte-parole de l’association Sous-traitance/Santé dans le nucléaire et la chimie, relate sa rencontre avec un ancien collègue spécialisé dans les interventions très exposées à la radioactivité. Atteint d’un cancer, celui-ci hésite à monter un dossier de demande de reconnaissance de maladie professionnelle. Il est fatigué et isolé.

Aujourd’hui, je suis allé à la pêche. En sortant du parcours, j’ai rencontré un ancien salarié sous-traitant du nucléaire EDF. Nous avons discuté de choses et d’autres. Notamment de jardinage, car il vient d’acquérir un jardin ouvrier sur une des berges de la Valmont, rivière sur laquelle je m’évertue à faire nager mes mouches.

Nous avons parlé de travail car nous avons travaillé dans la même centrale pendant des années, à Paluel. Il m’a expliqué qu’il a subi deux cancers graves qui ont failli l’emporter : un cancer de la vessie qui s’est ensuite installé sur la prostate et sur d’autres organes situés dans cette région du corps. Il n’a pas fait de démarches pour que ces cancers soient reconnus comme des maladies professionnelles. Il m’a dit ne pas l’avoir fait car il était, et est encore, fatigué de sa maladie.

Une dose annuelle admissible hallucinante

Mais, surtout, il lui a été dit que cela ne pouvait pas venir de ses expositions aux rayonnements ionisants, ni même d’une contamination interne (ingestions de poussières). On lui a dit que cela pouvait venir de l’amiante. Il a donc compris qu’il lui serait difficile de gagner la partie et il a abandonné. Il s’est retrouvé seul face à la maladie et face aux médecins, qui ne l’ont pas aidé mais plutôt dissuadé de faire valoir ses droits. C’était en 2008. Je lui ai proposé mon aide, et il m’a semblé méfiant. Mais son épouse était plus à l’écoute.

Nous avons parlé des conditions de travail dans les centrales nucléaires et il m’a rappelé que nous avions travaillé ensemble, à l’époque où la dose annuelle admissible (quelle honte : admissible !!!) était de 50 millisieverts à l’année, et qu’il a ramassé grave car il était « jumper » dans les générateurs de vapeur (ndlr : Les Jumpers ont pour mission de se faufiler dans les tuyaux qui relient le réacteur et le générateur de vapeur pour placer un bouchon qui permet de pouvoir ensuite entretenir la canalisation. L’opération ne doit pas durer plus d’une minute et demie, tant la radioactivité est forte à ces endroits. En quelques secondes, les jumpers absorbent la dose de rayonnement de toute une année).

Il m’a rappelé qu’il a assisté à des choses inhumaines : des salariés sous contrat précaire posaient ces fameuses trappes en laissant les appareils de mesure à l’extérieur des générateurs de vapeur.

L’accident nucléaire au quotidien

Voilà, une fois de plus, je croise un « ancien sous-traitant du nucléaire » et il est malade. Rien qu’à Fécamp, c’est le troisième que je rencontre qui a un cancer. L’un d’eux monte son dossier de reconnaissance de maladie professionnelle, aidé par un cancérologue à l’hôpital de Rouen. Les deux autres, fatigués, ne veulent rien faire pour le moment.

Cette industrie, ce lobby du nucléaire, a vraiment pris de l’avance sur les salariés, et quand je vous dis que la sous-traitance est l’effacement des traces, ce ne sont pas des conneries ! Quand nous demandons un recensement des salariés passés dans le nucléaire pour connaître leur état de santé, soigner, aider et obtenir réparation, c’est bien parce que ce nucléaire fait beaucoup de victimes qui se retrouvent seules avec la maladie à combattre. Avec finalement un seul droit : souffrir.

Combien de malades du nucléaire y a-t-il exactement ? Et allons-nous les laisser seuls ? Voilà bien une priorité quand on parle du nucléaire. Quand est-ce que les Français vont réagir face à cet accident nucléaire quotidien que vivent les salariés de la sous-traitance ?

Philippe Billard

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