Écoles du Lot – Lettre ouverte au DASEN

Corn le 24 février 2016

Mérigot Emmanuel
46100 Corn

Mr le Directeur Académique des Services de l’Education Nationale du Lot

127 Quai Eugène Cavaignac 46000 Cahors

Copie : Journaux locaux
Mme
Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’éducation
Mme Hélène Bernard, Rectrice de l’académie de Toulouse
Mme Dominique Orliac, Mr Jean Launay, Députés du Lot
Madame Catherine Ferrier , Préfète du Lot

Mr Lecuivre,

Je suis avec attention l’actuel remaillage départemental des écoles du Lot (couramment appelé « Carte Scolaire ») que vous dirigez, et particulièrement les fermetures d’écoles de villages. Je ne peux que regretter que les modèles étayant vos justifications pour ces changements me semblent absolument obsolètes.

A la lumière des recherches pédagogiques les plus récentes, c’est vous qui vous apprêtez à signer la descente du système éducatif dans le schéma le plus archaïque qu’il soit: le fantasme (freudien ?) de la très grosse école, à niveaux simples. Tout ce dont on revient quand on a réfléchi un tant soit peu aux processus de développement et d’apprentissages de la petite enfance et de l’enfance!

J’espère, à travers cette lettre, apporter une autre vision concernant les choix qui vous sont donnés de faire. Afin que cette lettre ne serve pas uniquement à alimenter votre corbeille à papiers, je me permets, d’ouvrir cette lettre aux médias, et d’en envoyer une copie aux personnes coresponsables de ce que j’appelle une mise à mort de la ruralité au lieu de ce qui pourrait être un laboratoire d’innovation pédagogique, social et environnemental.

Tout d’abord, je tiens à me présenter : Je suis un citoyen Lotois, père de trois enfants et travaillant dans le milieu éducatif. Nous sommes, ma compagne et moi-même, par conviction, fermement attachés à l’école publique. Nous suivons avec intérêt les recherches sur la pédagogie, les processus d’apprentissages, et les besoins de l’enfant. Nous vivons, par choix, en milieu rural, comme la plupart des habitants du Lot (rappelons que le Lot ne compte que 7 villes de plus de 3000 habitants !).

J’aborderai donc ce sujet avec trois thématiques principales : tout d’abord du point de vue pédagogique, puis celui de notre spécificité rurale, et enfin je ferais un lien vers la transition énergétique, sujet emblématique du 21ème siècle.

1_Un choix Pédagogique.

Nous vous avons entendu à plusieurs reprises tenir des propos du type : « les classes à multi-niveaux sont à oublier » ou encore « cette école est d’un autre temps » (pour une école à deux classes, regroupant tous les niveaux de la maternelle au CM2).
Comment pouvez-vous justifier que l’école moderne (selon vous) reprenne les concepts des années 60, ceux-là même qui ont causé tant d’inégalités sur notre territoire, et que nous voulons justement faire évoluer ?
Êtes-vous au courant des recherches pédagogiques les plus à la pointe en Europe ?
Vous ne pouvez pas ignorer les travaux de Philippe Meirieu, Spécialiste de la pédagogie, Professeur des universités en Sciences de l’éducation.
Il explique justement que les classes multi-âges constituent une richesse pédagogique indéniable et pourraient,  « constituer une ressource considérable et nous permettre d’imaginer un nouveau paradigme pour une école véritablement démocratique ».(1)
L’institut de Silfiac, en Bretagne indique même : « La petite école, souvent rurale, est fondamentale pour la promotion des valeurs humaines, de l’esprit de coopération, pour l’éveil des consciences citoyennes, et comme outil d’aménagement du territoire et de reterritorialisation ». (2)

Nous retrouvons le même constat dans le livre de Sylvie Jouan « La classe multiâge d’hier à aujourd’hui. Archaïsme ou école de demain ? »(3)
Vous ne pouvez pas non plus ignorer les travaux de Sylvain Connac, haute figure, de l’innovation pédagogique qui est venu à Cahors en 2009, puis a donné une conférence à Toulouse, en 2015 , organisée par le réseau CANOPE de l’académie de Toulouse. Cette formation était proposée aux enseignants, et également aux IEN.

A Montpellier, il a fait le pari de  scinder la grosse structure scolaire en deux sous-structures, et a mis en place 2 classes uniques, se fondant sur les travaux d’enseignants et de chercheurs sur les pédagogies coopératives multi-âges.
Vous noterez que la pédagogie développée au sein de ces classes uniques, a été le moteur de cette innovation. Elle a permis aux enfants d’améliorer leur réussite scolaire, de réduire les violences, en trouvant plus facilement leur place dans un groupe hétérogène multi-âges.
“Le score de mathématiques est d’autant plus élevé que le nombre de niveaux dans la classe est important. Les élèves scolarisés dans les classes à deux niveaux obtiennent des scores équivalents à ceux d’élèves d’une classe à un seul niveau. Pour les autres types de classes, les écarts constatés atteignent 7 points lorsque cinq niveaux coexistent dans la classe. ” Sylvain Connac (Annexe I)

Tout cela est d’une telle richesse, je vous invite à vous documenter sur cette question du multi-âge et son impact sur les apprentissages. Je vous invite également à visiter le site de la FNER (fédération nationale des écoles rurales) (5), et lire les travaux de Bernard Collot, fondateur des CREPSC (6).

Les petites structures sont respectueuses des rythmes de l’enfant :
En effet, les chronobiologistes ayant participé à des projets d’aménagement du temps de l’enfant ces dernières années, constatent que les projets d’aménagement du temps de l’enfant, se sont mis en place plus facilement dans des petites structures. Pourquoi? La proximité entre tous les membres de la communauté éducative, la fréquence et la régularité des échanges facilitent la construction et le suivi des projets. La connaissance de l’enfant et de sa famille, sur plusieurs années, est plus approfondie.

Les petites structures favorisent les apprentissages :

Un manque de  temps,  vous a peut être fait passer à côté, de livres, de recherches, ou d’expériences d’écoles, utilisant le multi-âge. Au Québec, dans les pays du Nord, ou dans des écoles innovantes en France, on met en œuvre d’autres processus novateurs, riches des connaissances les plus actualisées…
Le premier de ces processus est l’immersion de l’enfant dans une classe multi-âge. Pourquoi ?
Pour le « moteur des apprentissages »… Moteur fondé sur tout un système complexe mais puissant, qui permet la construction des langages (chers aux nouveaux programmes) et favorise une maturation neurolinguistique propre à cet environnement éducatif. (Annexe I), (7)
Les petites structures permettent un meilleur accompagnement des enfants. Pour l’avoir observé en étant parent d’élève et aussi acteur éducatif en petite ou grande structure, on trouve beaucoup moins de violence, de processus de replis et de décrochage scolaire (ces 3 symptômes liés par une relation d’interdépendance) dans les petites structures que dans les écoles-usines, même avec une équipe très motivée et bienveillante.

Les petites structures multi-âges favorisent la citoyenneté :

La coopération intergénérationnelle permet à chaque enfant d’expérimenter en pratique l’hétérogénéité non comme un problème, mais comme une richesse (et non par des séances d’éducation morale et civique qui ne sont pas intégrées par les enfants de manière durable).
La construction des aptitudes mentales propres à permettre la pratique de la laïcité, nécessite une pratique de la vie collective dans un milieu le plus hétérogène possible. Vivre la différence de l’autre comme une richesse et non comme un problème: c’est le fondement d’une possible laïcité.
En ce sens, l’école publique a conquis la mixité des sexes et la mixité sociale. La mixité des âges est un chemin de modernité qu’il faudra emprunter.
A l’heure des attentats, la République peut-elle légitimement se permettre de faire des économies sur ses futurs citoyens ? Ne vaut-il pas mieux investir sur la construction de l’individu. Faudra-t-il chiffrer cette plus-value humaine?

Les structures à taille humaine, sont les mieux adaptées aux capacités sociales de la petite enfance et de l’enfance :

Les chercheurs tels que Hubert Montagner, Claire Leconte, Bernard Collot ont travaillé sur la relation entre la taille de la structure et les capacités d’adaptation des enfants à ces structures. Selon leur âge et ainsi leurs capacités sociales, relationnelles, langagières, émotionnelles, les enfants ont besoin d’une taille adaptée pour être dans un état de sécurité psychologique, si cher à Hubert Montagner.(7),(8). Cette approche résolument moderne de l’enfant et de la structure scolaire, est bien loin des « cohortes » d’élèves préconisées par le protocole. (Comment peut-on utiliser, au sein de l’éducation nationale, de tels mots, pour parler ainsi d’êtres humains ?)

Ces chercheurs participent en ce moment en France, à l’élaboration ou au renforcement de projets pédagogiques innovants dans des classes uniques. Des fonds européens sur l’innovation pédagogique ont été obtenus pour ces projets.
Il fut un temps ou quelques inspecteurs ont tenté de défendre le territoire rural, et ont même mis en garde contre les regroupements d’école, connaissant la richesse du multi-âge et de l’école de proximité. Ils ont eu le courage de dépasser les logiques comptables de leurs supérieurs, de se poser comme citoyens responsables et détenteurs et détentrices de leur libre arbitre, le courage de défendre l’école et le projet de société Républicain, qui met l’éducation au centre et ne peut accepter les petits arrangements et les économies. Nous savons que les enseignants ont besoin de formation pour cerner les principes du fonctionnement à plusieurs niveaux, et des pédagogies innovantes. N’est-ce pas votre rôle ? Ne croyez-vous pas que ces formations coûteraient infiniment moins cher que la construction de nouvelles écoles ? Et quelle est la valeur, via l’augmentation du savoir faire des enseignants, de la qualité de l’apprentissage de nos citoyens en devenir?

D’ailleurs, comment expliquez-vous que les élèves du Lot ont de meilleurs résultats scolaires que dans les départements moins ruraux qui nous entourent ?

2_Notre spécificité Rurale.

Comment pouvez-vous supprimer des écoles sur de simples critères d’effectifs (qui ne sont à mon avis, même pas justifiés) ?
Peut-être êtes-vous simplement en train d’appliquer ce fameux protocole illégitime (142 maires ont signé une motion, 10257 pétitions déposées), signé en 2015 par des « grands élus » du Lot qui n’ont même pas la compétence de décision pour les écoles.
Peut-être êtes-vous encore en train d’appliquer la circulaire du 28 juillet 1964 qui encourage la fermeture des écoles à moins de trois classes dans un élan de modernité…. Sachez que dès 1989, les conclusions de la Direction de l’évaluation et de la Prospective (DEP) remettent en cause cette circulaire : « La performance des structures scolaires est inversement proportionnelle à leur taille. »(10)(11)(12)

En territoire rural, l’école reste souvent le seul lien entre les gens (intergénérationnel, entre assistantes maternelles, entre la mairie et ses citoyens, etc…). Le village se construit bien souvent autour des enfants au travers des événements de l’année (fêtes de fin d’années, de printemps, Carnaval, etc…). Grace à l’école, les gens se connaissent vraiment, car ils se côtoient quotidiennement.
L’école, permet aux membres d’un territoire (parents, enfants, enseignants, élus, citoyens…) de construire durablement, et en profondeur (puisque pendant plusieurs années), des projets ambitieux et locaux. Ici, des expériences de démocratie participative mêlant vie de l’école et vie du village, là des projets d’éco-école en relation avec les orientations écologiques du village. Tous ces projets sont élaborés par une communauté éducative en étroite et quotidienne relation, en fonction des besoins des enfants, des ressources locales et des spécificités de ce territoire.

De plus, expliquez-nous comment un village sans école pourrait-être attractif pour de nouveaux arrivants éventuels ! En ce sens, qui oserait reprendre une exploitation agricole ?, Comment un commerce peut-il résister avec une population en baisse ? Vous voulez donc la mort des petits villages ?
Le regroupement sur des gros pôles urbains et sous-pôles urbains, ne permet pas de relocaliser la consommation, de produire plus localement, de limiter les déplacements et de créer un tissu social de qualité.

Souvent, on entend comme argument que les écoles coûtent cher… Comment justifiez-vous le coût de construction des nouveaux gros établissements « modernes » alors que chaque commune (ou presque) possède des bâtiments (souvent rénovés), disponibles et fonctionnels ? A cela, se rajoute le coût des transports scolaires financés par nos impôts.

Et que dire du rythme imposé aux écoliers, obligés, pour prendre le bus, de se lever avant 7h00 du matin bien souvent ?
Dès 1974, lors d’un colloque organisé par l’INA : « l’aménagement du territoire rural », il était souligné : « L’Education Nationale semble parfois inconsciente de ses responsabilités en matière d’aménagement du territoire ; la carte scolaire ne tient pas compte des contingences locales »(13)
Comment ne pas vous sentir concerné dans ce domaine ? Comment pouvez-vous faire de tels choix sans état d’âme ?

3_La transition énergétique : l’école, école de l’écologie ?

(Étroitement liée au paragraphe précédent).
Comment justifier des cars ou des véhicules individuels pour se rendre à l’école, à l’heure de la transition énergétique ?
« L’école de proximité participe aux efforts nécessaires de transition énergétique, écologique, de lutte contre les gaz à effet de serre »  Texte d’introduction au Colloque de Silfiac en Bretagne(1) .Les intervenants de la journée du 27 février à SILFIAC en Bretagne, sont des spécialistes nationalement reconnus en matière de pédagogie ou d’aménagement du territoire.

L’école “modèle écologique” est locale bien sûr, et donc multi âges, puisque le but est que chacun fasse le moins de kilomètres possible. Mais dans ces objectifs de transition, la question des kilomètres n’est pas la seule en jeu.
Toutes les instances qui réfléchissent sérieusement et raisonnablement,  à ce changement de société nécessaire à l’heure de la COP 21, alertent sur ce mécanisme de “développement urbain” des territoires ruraux (14), (15). Comment, avec vos niveaux d’études, les documentations auxquelles vous avez accès, pouvez vous faire abstraction de cette approche systémique résolument moderne ?

Ce sont les enfants mêmes, des écoles de votre département, qui après des débats, des séances sur le développement durable,  sur la COP 21… Ont fait le rapprochement avec les fermetures de leurs petites écoles, et l’agrandissement de la région. Les recherches sur la population mondiale et la répartition majoritaire dans les villes ont terminé de les questionner sur le paradoxe entre grossissement des villes  et toutes les démarches de relocalisation, commerce équitable, développement durable qui sont enseignées et conseillées à nos petits citoyens, dans les nouveaux manuels d’histoire-géographie, et de sciences.

Le Lot, comme la Bretagne ou d’autres départements ruraux, est un terreau d’inventivité, de recherches locales, de projets éducatifs ambitieux, qui malheureusement se tournent vers l’alternatif privé, car l’éducation nationale n’est pas à la hauteur …Pradines, Cahors, Gramat… Les écoles alternatives fleurissent. Des enseignants bien tristes de ne plus se sentir écoutés dans leur engagement et des familles aspirant à un autre modèle plus moderne, créent des écoles. Ces trois ci, sont fondées sur le multi âge, l’une également sur un projet de sensibilité écologique.

Que penser de vos choix politiques? Méconnaissance? A moins que vous ne fassiez qu’obéir à vos supérieurs hiérarchiques, sans que vous ne défendiez le territoire qu’il vous est donné de protéger…Ce qui remettrait en cause toute la considération que j’ai pour vous.

Au sein du système hiérarchique dans lequel vous évoluez, chaque personne a une responsabilité à honorer. Vous savez comme moi, certainement, que nos manuels d’histoire, nous donnent à voir de nombreux exemples de résistance et de reprise de libre arbitre lorsque les directives ne vont pas dans le bon sens…

Vous avez dit : « J’aurai plaisir à travailler avec l’ensemble des acteurs du système éducatif et avec les partenaires de l’école pour garantir à chaque jeune lotois un parcours de formation riche, équilibré et épanouissant ». Nous attendons donc des actes en ce sens.
De petites écoles, expérimentent déjà dans le Lot, des pédagogies décrites dans cette lettre et des projets éducatifs innovants. Ils seront remis en cause par ce déracinement de leur « écosystème » social et environnemental.

“Lot : laboratoire départemental d’innovation pédagogique… Petites écoles publiques multi-âges, voie de transition écologique” ou « Lot, territoire déserté et sacrifié »

A vous de choisir…
Cordialement,
Emmanuel Mérigot

RÉFÉRENCES :
(1) http://www.meirieu.com/ACTUALITE/CP_MULTIAGE.pdf
(2) Texte d’introduction au congrès de l’institut de Silfiac (56480) du 27 février 2016.
(3) « La classe multiâge d’hier à aujourd’hui. Archaïsme ou école de demain ? » Sylvie Jouan ESF Éditeur 2015
(4) http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/Pages/connac.aspx
(5) http://ecole-rurale.marelle.org
(6) http://education3.canalblog.com/
(7) plusieurs études dont « Teachers’ collegial reflexions of their own mathematics teaching processes » Kerstin Bräuning & Marcus Nührenbörger / University of Duisburg-Essen
(8) Voir la Lettre d’Hubert Montagner à Najat Vallaud Belkacem du 20 janvier 2015.
(9) http://www.claireleconte.com
(10) « Géographies de l’école rurale, Acteurs, Réseaux, Territoires » Editions Ophrys (2007) sous la direction de Yves Jean. Extraits p135-136
(11) « Les petits établissements scolaires » Rapport de Françoise OEUVRARD, document officiel du Ministère de l’Éducation Nationale, Direction de l’Évaluation et de la Prospective, 1990
(12) « Existe-t-il un « déficit culturel » chez les élèves ruraux ? » Yves Alpe Revue Française de pédagogie RF156-08
(13) « L’aménagement du territoire rural : Les enseignements d’un colloque » Klatzmann Joseph, Madec Anne, Severac Georges, Terrasson F, Économie rurale. N°102, 1974.
(14) « Territoires de projet en milieu rural » Romain Thévenet sous la direction de Jacques-François Marchandise Editions ENSCI juin 2008
(15) « Aménagement de l’espace et environnement » Jean-Claude Boual

 

ANNEXE I : Article de Sylvain Connac ( Café pédagogique)

Dans cette nouvelle étude, il est souvent fait référence aux classes multi-niveaux, aux appréhensions de certains parents à y inscrire leur enfant et de certains enseignants à en prendre la responsabilité. Dans beaucoup de ces classes, l’hétérogénéité est plutôt vécue comme une contrainte, à l’image de ce que présentent Christine Leroy-Audouin et Bruno Suchaut : les enseignants, outre un travail de préparation plus lourd, doivent opérer à un “jonglage” permanent entre plusieurs niveaux d’enseignement. C’est en tout cas avec cet esprit général qu’ils semblent concevoir leurs pratiques professionnelles.

Cette recherche semble peu mobiliser un autre concept, celui de classes multi-âges qui s’appuie sur une réalité toute autre. Elle intervient notamment au sein de classes uniques où, justement, la pratique du ” jonglage ” s’avère extrêmement difficile voire impossible à tenir. Le travail des enseignant n’y est pas plus lourd mais différent, plus orienté vers l’enrichissement du milieu que vers la conception de situations didactiques. Le multi-âge part du principe que l’hétérogénéité est un atout pour la classe et pour les apprentissages de chacun. Il induit donc de la coopération entre enfants, ce qui est sensé générer de la personnalisation du travail et une diminution des situations d’ennui et d’inactivité cognitive.

Les fonctionnements en ” multi-âges ” se distinguent du ” multi-niveaux ” dans le sens où ils refusent de catégoriser les enfants selon leur âge. Ils invitent les enseignants à concevoir la classe autrement, bien souvent par l’emploi d’un outil pédagogique apporté par C. Freinet, le plan de travail. C’est toute la part accordée à l’autonomie qui semble être à l’origine de l’amélioration des résultats pointée par les études sur les classes uniques.

Il apparaît en même temps que la plus-value engendrée par les classes multi-âges est proportionnelle à leur degré d’hétérogénéité : plus l’amplitude d’âge est importante, meilleurs deviennent les résultats aux évaluations. C’est une des conclusions du rapport d’Agnès Brizard (DEP, 1995) : “Le score de mathématiques est d’autant plus élevé que le nombre de niveaux dans la classe est important. Les élèves scolarisés dans les classes à deux niveaux obtiennent des scores équivalents à ceux d’élèves d’une classe à un seul niveau. Pour les autres types de classes, les écarts constatés atteignent 7 points lorsque cinq niveaux coexistent dans la classe. “

Inversement, plus on tente de réduire l’hétérogénéité dans les classes, notamment avec les RPI, moins on peut compter sur l’impact de l’autonomisation des élèves sur leurs apprentissages. “Les cours simples ont une forte prise en charge des élèves mais une faible optimisation du temps scolaire, alors que les classes uniques accordent une grande autonomie aux élèves tout en maximisant le temps effectivement scolaire (les cours multiples sont dans une position intermédiaire).” (Leroy-Audouin / Mingat – 1995) Il n’est donc plus étonnant que, dans une classe à cours double, à fortiori qui fonctionne par ” jonglage “, l’on obtienne des conclusions de recherches similaires à celles développées par Christine Leroy-Audouin et Bruno Suchaut.

En ce sens, leur travail invite chaque enseignant à concevoir ce qui échappe à leur contrôle comme vecteur d’apprentissages chez les élèves et ce, quel que soit le degré d’hétérogénéité dans les classes. C’est ce qu’Alain Marchive nomme les situations adidactiques (Talbot, 2005).

Cette idée est en somme développée par les CREPSC, notamment par l’intermédiaire des travaux de Bernard COLLOT : les enfants apprendraient d’autant mieux qu’ils se construisent des “langages”, c’est-à-dire des modes de traitement de l’information. Ces langages, indépendamment de leur nature, contribuent chacun à la densification du cerveau. La plupart du temps, c’est leur multiplicité qui accroît les apprentissages, en particulier ceux relatifs aux compétences scolaires. ” Les langages se construisent d’abord dans une phase exploratoire de création débridée. L’environnement dans lequel se trouve l’enfant et à partir duquel s’effectuent les interactions (et les stimuli) qui se traduiront par des connexions neuronales est essentiel. Chaque langage se construit par interférences et dépendances avec les autres langages, en interaction avec les autres. Les autres langages contribuent eux aussi à la construction des langages dits fondamentaux. ”

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Lire un texte de Jean Pauly à propos d’école et d’écologie

 

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