QUEL NUCLÉAIRE POUR LA FRANCE DEMAIN ?


Premier exploitant mondial de centrales nucléaires, l’électricien historique français peine à définir une politique atomique. Coincé entre les coûts exorbitants de l’EPR et de la modernisation de ses 58 réacteurs, le groupe présidé par Henri Proglio est à la peine. Pas de quoi accélérer la rédaction du projet de loi sur la transition énergétique.

« Quel nucléaire pour la France demain ? » La question peut paraître saugrenue, tant la place de cette source d’énergie est importante dans l’Hexagone. Ensemble, les 58 réacteurs d’EDF produisent, sans émettre de CO2, entre 75 et 80 % des électrons tricolores. Soit 22 % de l’énergie primaire consommée par les Français, contre 69 % pour les énergies fossiles.

28 ans d’âge
La question se pose pourtant. Et pour de nombreuses raisons. Une question d’âge, tout d’abord. Les tranches en activité affichent 28 ans d’âge moyen. La législation ne fixe, en France, aucune limite de fonctionnement. Ce qui suscite un grand débat entre experts. EDF et Areva estiment que les réacteurs français ont été conçus pour fonctionner 40 années, soit 32 années en pleine puissance. Or, c’est à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN, le gendarme du nucléaire français) de décider, tous les dix ans, si un réacteur répond toujours aux normes de sûreté. Auquel cas, l’ASN lui délivre un nouveau bon de fonctionnement pour dix nouvelles années.

retraite-centrales-nucleaires9 milliards d’euros l’unité
Jusqu’au milieu des années 2000, EDF imaginait remplacer, petit à petit, ses réacteurs les plus vieux par des EPR, conçus conjointement par Areva et Siemens. Hélas, ce gros réacteur (1 650 MWe) s’est avéré bien plus long à mettre au point et à bâtir que prévu. En cours de construction à Olkiluoto (Finlande) et à Flamanville (Manche), les deux premières têtes de série coûteront environ 9 milliards d’euros chacune (mais les deux têtes de série chinoises qui risquent d’entrer en service avant les européennes coûteront moins) : trois fois plus que le montant du devis initial ! Certes, les prototypes sont toujours plus chers que les machines de série. Mais leur coût restera exorbitant.
Fin février, Hervé Machenaud, directeur exécutif chargé de la production et de l’ingénierie d’EDF, avouait devant une commission d’enquête parlementaire que le coût optimisé de l’EPR tournerait tout de même autour de 6 à 6,5 milliards d’euros. On reste très loin du compte initial. D’autant que les calculs de l’ex-directeur de la branche Asie-Pacifique de l’électricien ne prennent pas en compte les travaux supplémentaires qui devront être réalisés pour satisfaire aux normes «postFukushima » récemment édictées par l’ASN. Hervé Machenaud met cependant au compte de la montée des coûts le bond des composants de centrales, comme l’acier.

Très cher, le postFukushima
Autant valable pour le parc actuel que pour les futurs réacteurs, le concept de « noyaux durs » développé après l’accident japonais impose notamment de « bunkeriser » les équipements sensibles des centrales nucléaires (piscines de refroidissement des combustibles, centre de contrôle) et de déployer de nouveaux groupes électrogènes de secours, ainsi que des sources d’approvisionnement en eau. L’EPR est cher et le restera. Raison pour laquelle EDF et Areva vont en simplifier les plans pour tenter de le vendre moins cher à l’exportation.

Les vieilles centrales avaient la vie devant elles
Bien avant la catastrophe japonaise, EDF a anticipé le désastre économique du réacteur franco-allemand et privilégié l’allongement de la durée de vie de ses « vieilles » centrales. Logique si l’on se souvient que l’essentiel du parc nucléaire français a été amorti, souligne un récent rapport de la Cour des comptes. Ce faisant, la compagnie semi-publique n’innovait pas. Sur les 104 réacteurs électrogènes exploités aux États- Unis, 73 peuvent fonctionner pendant 60 ans. Et le régulateur américain s’interroge d’ores et déjà sur les conditions d’allongement de leur durée de vie au-delà de 60 ans.
Dès 2009, EDF présentait les grandes lignes du Grand Carénage qui allait permettre de faire vivre 60 ans des réacteurs conçus dans les années 1960selon son président d’alors, Pierre Gadonneix. Tout compris, EDF estimait à 400 millions par réacteur le montant du devis de cette modernisation. Soit un budget total de 20 milliards d’euros pour la période 2015-2035.

Et puis voici les noyaux durs
Là encore, les coûts ont explosé. Sous l’effet des fameux noyaux durs imposés par l’ASN et du bond des équipements, le montant de la facture du Grand Carénage est désormais fixé par EDF à 55 milliards d’euros : presque un milliard par réacteur. Et c’est là sans doute la partie basse de la fourchette. Voilà des mois que le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, rappelle à qui veut bien l’entendre que la standardisation du parc nucléaire français a ses mauvais côtés. La découverte d’un « problème générique » obligerait le gendarme du nucléaire français à arrêter l’exploitation de toutes les tranches conçues sur le même modèle. Disant cela, l’ancien directeur général de l’énergie et du climat (DGEC) a sa petite idée. Mises en service dans les années 1980, les centrales du Tricastin (Drôme-Vaucluse) et de Belleville (Cher) pourraient ne pas passer le cap de la quarantaine. Les cuves des quatre réacteurs de la première ayant « plus de défauts qu’ailleurs », et les deux enceintes de la seconde ayant connu quelques problèmes de fabrication.
Ardemment souhaité par EDF, le passage des 60 ans n’est pas acquis, contrairement à celui des 40 ans. Pour que les centrales soufflent leurs 60 bougies, l’ASN veut faire durcir la résistance aux agressions des piscines de combustible, limiter les conséquences de la fusion d’un cœur de réacteur. « Or, si nous savons formuler ces questions, nous n’avons pas d’esquisse de réponse d’EDF », rappelle Pierre-Franck Chevet.

Le casse-tête des pièces détachées
Le futur n’est pas tout. Pour faire tourner longuement ses installations, EDF doit sécuriser ses approvisionnements en pièces détachées.
Pas évident, si l’on garde à l’esprit que le catalogue de pièces de rechange comprend 335 000 références. Tous les ans, un bon millier d’entre elles se révèlent obsolètes. Cinq années sont parfois nécessaires pour faire réaliser et certifier des pièces de remplacement. Pas simple. Les hommes posent et poseront, eux aussi, des problèmes. EDF paie le prix de la réduction des investissements dans la maintenance durant sa période d’expansion à l’étranger. Parce qu’il faut systématiquement réaliser plus de travaux que prévu, les arrêts de tranche sont moitié plus longs qu’annoncé par les plannings.
Ce qui diminue d’autant la période durant laquelle le réacteur produira – sa disponibilité.
Durant les douze premières années du siècle, la disponibilité des 19 centrales nucléaires a varié de 76 % et 83 %. Or, l’objectif du groupe est que les réacteurs atteignent 85 % de facteur de charge. Nous n’y sommes pas. Et nous risquons de ne jamais y être. Pour mémoire, un jour d’arrêt imprévu d’un réacteur, c’est un million d’euros de manque à gagner pour EDF.

La non-qualité de la maintenance
En plus de centrales vieillissantes dans lesquelles il a peu investi durant la décennie 1990, l’électricien fait aussi les frais d’une politique de sous-traitance mal maîtrisée. Entre le groupe présidé par Henri Proglio, donneur d’ordre, et le prestataire final, on peut trouver 5 voire 6 intermédiaires. La qualité du travail fini s’en ressent. « Sur les 700 événements significatifs de sûreté notifiés l’an passé par EDF, la moitié concerne des problèmes de non-qualité de la maintenance », comptabilise Pierre-Franck Chevet. Certes, l’exploitant peut espérer internaliser nombre de ces opérations de maintenance. Ce ne sera pas simple : la moitié de son personnel technique doit « partir en inactivité » (pas de « retraite » dans le jargon électrique) d’ici à 2017.
Dernier point noir : la gestion des déchets nucléaires les plus problématiques. Une loi de 2006 impose à l’Agence nationale des déchets radioactifs (l’Andra) d’ouvrir en 2025 un site de stockage souterrain de résidus de haute activité et à vie longue appelé « Cigéo ». Pour l’essentiel, il s’agit des résidus ultimes de l’activité des centrales nucléaires. Conformément au planning, la Commission nationale du débat public (CNDP) a organisé, non sans mal, la concertation qu’impose la loi pour semblables projets d’intérêt public. Rendues publiques, le 12 février, les conclusions de la CNDP n’arrangent pas EDF.

Enterré, le stockage souterrain ?
Dans son rapport, la commission indépendante estime que le dossier n’est pas satisfaisant. Les parties prenantes se montrent sceptiques sur plusieurs sujets : les types de déchets stockés, la réversibilité, la maîtrise des risques (d’incendie notamment en cas de stockage de déchets « Moxés » ou inertés au bitume). Elles soulignent aussi l’absence de devis. La dernière estimation du coût de Cigéo oscille entre 13,5 et 16,5 milliards d’euros. Elle date de 2005. Entretemps, le cahier des charges a sensiblement évolué. En plus des déchets de combustibles vitrifiés, on parle désormais d’entreposer dans l’argile de Champagne-Ardenne des déchets radifères et des boues enrobées dans du bitume. De quoi accroître sensiblement les besoins de stockage. En 2030, ces nouveaux déchets représenteront un volume de 133 000 mètres cubes : le tiers du volume de stockage initialement prévu. Désormais, les rumeurs tablent sur une facture d’environ 35 milliards. Conclusion logique de la CNDP : l’Andra doit poursuivre les recherches et le parlement décider ce que l’on stockera dans les réseaux de galeries souterraines de l’Andra. En clair : une nouvelle loi s’impose. Ce qui ruine les espoirs de l’agence dirigée par Marie-Claude Dupuis de tenir le calendrier fixé par la loi de 2006.

On le voit, l’avenir du nucléaire français reste incertain. Et le restera tant que le gouvernement, EDF et l’Andra n’auront pas choisi leur politique à long terme. Ce qui explique sans doute les retards observés dans la rédaction du projet de loi sur la transition énergétique.

SOURCE

Ce contenu a été publié dans Annonces. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Blocage des indésirables par WP-SpamShield